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mois. Il aura fallu ce temps pour que
je me décide à vous parler
d’elle. Ne me demandez pas pourquoi
mais je n’osais montrer sa généreuse
nature auparavant. Peut-être avais
je peur de dévoiler une intimité
qui nous appartenait et que je ne voulais
partager. Aujourd’hui, face à
elle et au soleil d’avril, quelques
jours avant notre séparation,
j’ai décidé de tout
vous raconter.
Cela
a commencé par une envie subite,
un désir profond, et un regard
qui ne demandait qu’à l’adorer.
Du premier au dernier jour, la beauté
de la R1 m’est toujours apparue
aussi intense. Grosse évolution
de l’hypersportive Yamaha apparue
en 98, l’YZF 1000 R1 est sans
conteste l’une des plus belles
réalisations de l’histoire
du constructeur au diapason ; et, j’oserais
dire, l’une des plus belles motos
conçues depuis que les 2 roues
ont des moteurs.
Agressive, tendue, aiguisée,
excitante, la R1 vous prend aux tripes
par sa silhouette. Son cadre noir, son
carénage ajouré, ses belles
pièces d’alu, ce magnifique
train avant avec sa fourche inversée
et ses arrogants étriers de frein,
cette finition, ce magnifique bras oscillant
renforcé… Quel délicieux
supplice de l’œil –
une vraie garce qui semble vous inviter
par un strip-tease. Pour vous aguicher
encore plus, elle semble prête
à bondir, à chasser le
premier chrono qui passe avant qu’il
n’ait eu le temps de faire bip.
Un tour de clé et le magnifique
tableau de bord prend vie pendant que
l’aiguille du compte-tours effectue
un aller-retour, balayant les 13 chiffres
de graduation. Avant même de s’élancer,
la R1 vous inspire l’ambiance
"racing". Vous n’êtes
pas à bord d’une gentille
sportive ; vous êtes aux commandes
d’une machine de course. Impression
confirmée et renforcée
dès que les mains accèdent
aux demi-guidons. Nom de …, ce
que c’est bas ! La position de
conduite est complètement basculée
sur l’avant, avec des jambes bien
repliées et en arrière,
et des poignets qui dégustent
au bout de 5 Km. On a l’impression
qu’ils sont au niveau des disques
de frein – vous avez déjà
fait des pompes ? Mettez vous en position
et restez statique en haut ; c’est
pareil. Ajoutez à cela un réservoir
qui vous écarte bien les jambes
et vous vous rendez tout de suite compte
que la R1 est sans compromis. La belle
se mérite ? Nous allons voir.
Etonnant comme une moto peut distiller
autant de contradictions en quelques
Km de balade gentillette. On se laisse
emmener par la souplesse du 4 cylindres
à 20 soupapes tout en notant
qu’il délivre une légère
rugosité à très
bas régimes. Coupleux dès
les 3 000 tours, il nous entraîne
progressivement dans la danse pendant
que l’on découvre la fermeté
non exclusive de la moto. Ferme, comme
la selle qui n’est cependant pas
radine en mousse et qui ne vous détruit
pas le derrière ; Ferme, comme
les suspensions qui font toutefois preuve
d’un élégant confort,
traitant l’information transmise
par la route et adoucissant les aspérités
de celle-ci. Attention, ça n’a
rien à voir avec un amortissement
de routière. Mais la R1 ne vous
gratifie pas de sévères
coups de raquette comme on peut rencontrer
sur les italiennes. Il n’empêche
que cassé en 2 et après
une série de bosses sur la route,
le pilote commence à souffrir
au bout de ¼ d’heure d’utilisation.
Mais un petit viron vers les routes
de l’Ain va rapidement tourner
à la passion quasi charnelle.
Vitesse
stabilisée - 5000 tours. Le
moteur commence à gronder et
semble vous causer à travers
son rauque et ses vibrations : "Mais
qu’est-ce tu fous ? Envoie les
watts et magne-toi !". Bon, OK.
Sortie d’un virage lent, tombe
un rapport et tourne la poignée.
C’est maintenant que le bouilleur
va lever le voile. Sans un instant d’hésitation,
la moto décolle comme poussée
par un lance pierres. On sent véritablement
le couple "porter la moto",
tel un avion à réaction
en train de s’arracher du sol.
Ensuite, vers 6-7000 tours, c’est
la puissance qui prend le relais et
transforme l’environnement externe
en Space Moutain. Assez linéaire
dans ses montées en régime,
le moulin manque un peu de caractère
mais pas de puissance. Ca pousse fort,
très fort, le train avant cesse
les négociations avec la route
et les chiffres digitaux de vitesse
défilent comme c’est pas
permis. Dans les hauts régimes,
le 4 pattes s'envole avec rage, ne faiblit
à aucun moment et devient carrément furieux après les 10 000 trs. Un coup de shiflight
(programmable) avertit qu’il est
temps de donner un petit cou de botte.
Les rapports passent quasiment tout
seuls et la boite verrouille sans souci.
Il n’y a que sur les premiers
rapports à faible vitesse que
la sélection peut se révéler
légèrement capricieuse.
Avec la patate qu’il y a dans
les cylindres, il y a de quoi vite fondre
un plomb. La prudence est de mise lorsqu’on
commence à la taquiner sérieusement.
Agile (et c’est bien mieux avec
un 180 à l’arrière
à la place du 190 d’origine),
la R1 demande toutefois à ce
que l’on place sur l’angle.
Elle y descend progressivement (mais
pas instinctivement) puis se cale dans
un rail très sécurisant.
Gaffe, on arrive vite… Une entrée
en virage un peu en catastrophe, un
attrapage de frein mal géré
et la direction se verrouille alors
que la moto se relève. Merde,
fais attention ! Quelques cols et il
faut se faire à l’évidence
: la Yamaha n’est pas si facile.
Heureusement, la révélation
se fera quelques jours plus tard, sur
le circuit de Lèdenon.
Première
session, ça enroule correct mais
c’est pas ça. La machine
ne se donne pas complètement
et mes trajectoires n’ont rien
d’excellentes. C’et bizarre,
pour une bête de circuit. La journée
passe, je m’interroge, et soudain,
dans le triple gauche, la révélation.
Entrée en force, regard sévère,
main de fer et conduite autoritaire.
La R1 se love dans le virage, tient
la corde et sort en douceur. Je visse
la poignée, le pneu arrière
arrache quelques morceaux de bitume
et le nez décolle. Ensuite, la
machine et moi envoyons du gros avec
une évidence et une facilité
de premier ordre. Voila le truc : il
faut y aller franchement et sans hésitations.
Pour donner le meilleur d’elle-même,
la R1 réclame une conduite autoritaire,
musclée, rapide et énergique.
Dès lors, elle devient un régal
de précision et de sportivité.
Elle se place désormais toute
seule sur l’angle et devient un
véritable outil, tranchant comme
un rasoir et purement jouissif dans
ses évolutions sportives. La
position du pilote, intenable en balade
dominicale, prend alors tout son sens.
En arsouille ou sur circuit, on se sent
tout à fait à l’aise,
totalement dans l’esprit "race"
et aussi indicatif que la moto. Ré-adapté
à la route, la conduite musclée
est aussi efficace, la moto ne pêchant
que par son train avant très
vif que ne demande qu’à
guidonner. Un amortisseur de direction
est véritablement indispensable,
et même avec, on sent que l’avant
est aussi incisif que bouillant.
Le freinage, si réputé,
fait lui aussi très fort. Une
petite merveille, au feeling remarquable
doublé d’une puissance
impressionnante et parfaitement dosable.
Que ce soit la poignée d’accélérateur
ou le levier de frein, la connexion
entre la main droite et la machine est
sensationnelle. Menée tambour
battant, la R1 est du concentré
d’adrénaline et d’endorphine.
Bon,
faut penser à rentrer. La nuit
tombe et la route est longue. La R1
va faire payer son exclusivité.
La bulle est jolie et son design saignant
à souhait, mais la protection
est minable. Pressé au point
de rouler très vite, on ne tiendra
pas longtemps à une vitesse supérieure
aux 240 Km/h. Ca fait déjà
longtemps que les cervicales sont au
maximum de tension mais le problème,
c’est que le devant du casque
intégral commence à s’enfoncer
dans la mâchoire. Pas la peine
d’insister.
Une pause ravitaillement au bout de
170 Km et il commence à flotter
un peu. Malin, j’ai eu la présence
d’esprit d’emporter un pantalon
de pluie. Mais avec un mini U et une
boite de préservatifs, c’est
tout ce qu’on peut caser dans
le coffre. En partant, une moto-stoppeuse
aimerait bien tailler un bout de route
avec moi. Pourquoi pas. Elle escalade
la selle, se retrouve avec les rotules
au niveau du menton… et me traite
d’enfoiré au bout de 15
Km tellement elle trouve la place inconfortable.
Exigeante,
exclusive, généreuse et
belle à se damner, la Yamaha
R1 est l’une des plus belles maîtresses
du sport. Certaines motos vous plaisent
; d’autres vous interpellent ;
quelques unes, rares, habitent vos rêves
et vous donnent parfois le frisson avant
même que vous l’ayez démarré.
La moindre balade a vite fait de se
transformer en séance de qualification,
et le soir, après une bonne balade,
vous rentrez fracassé, mais heureux.
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