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Le piège à balades

Triumph 1200 BONNEVILLE T 120

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Triumph

Essai de la Triumph 1200 BONNEVILLE T 120

          On ne fait même plus attention à ces petits instants. Le froissement des mousses sur les joues quand on enfile le casque ; l'air et le son griffés par la fermeture éclair qui remonte sur le blouson ; le crépitement imperceptible des bottes emmenant encore quelques pas avant d'épouser les cale-pieds ; on entend juste le clac quand la visière se referme et le djiii de l'injection quand la clé a tourné dans le contacteur.
C'est devenu trop habituel. On mange du kilomètre et de l'adrénaline sans chercher l'essentiel. Sauf ici et maintenant, devant un petit bout de territoire anglais de moins d'1 m2. Face à une Bonneville T 120, il nous appartient d'apercevoir une frontière, celle où le temps devient relatif. On ne voit ni le passé ni la bannière du constructeur ; simplement un engin avide de décontraction et de plaisir patiné. Et pourtant si prompt à japper dans le métal, par le muscle plus que par le timbre. On prête alors plus d'attention à l'ambiance, aux chromes, aux ailettes de refroidissement... on attend... on veut la désirer... elle n'attendra pas trop non plus. Partons, il est plus que temps, au guidon de cette Triumph 1200 Bonneville. Reviendrons-nous avec une chanson des Beatles ou de Coldplay entre les dents ?

          Nous sommes en 2016 ; pas la Bonnie. Elle semble dans une bulle temporelle, comme si Chronos n'avait aucune emprise sur elle. Posée tranquillement sur sa béquille, elle n'est ni vieille, ni jeune ; elle est superbe, tout simplement. Telle une incarnation, qui pourrait traverser les générations sans qu'aucune ne puisse lui donner d'âge. Un peu magique la Bonnie ? Très certainement quand on y croit un peu. A mon oreille, quelques explications d'usages sur la machine parviennent :
"Voici pour sélectionner le mode de conduite... Indispensable de débrayer pour démarrer... Tu verras, elle est...".
Mais je n'écoute déjà plus rien. Car je suis déjà rentré dans cette bulle, où le temps ralentit. Non, ce n'est pas ça. Il ne ralentit pas, en fait, il n'existe pas. Je sens chaque cran de la boucle micrométrique en ajustant mon casque. La souplesse du cuir fait mine de frissonner en enfilant les gants. Les pulsations du moteur calent mon rythme cardiaque pendant que le métal m'appelle. Je la regarde, elle semble prête pour un pique-nique en amoureux. Tout compte fait, elle m'attend.

          Cette toute nouvelle version de la Bonneville cube 1200 cm3. Une forte cylindrée présageant un beau gabarit. Il n'en est rien. La machine n'a rien d'imposant, sa silhouette invitant chacun, petit ou grand, à s'installer à son siège. Dans cette version Black, elle est envoûtante de simplicité, et sa finition ne peut laisser de marbre. Pas une durite apparente, pas un fil qui se balade, tout ce qui n'est pas utile à l'œil est planqué comme il faut, une sensation de qualité omniprésente, un twin dégagé de tout artifice, semblant avoir été prélevée d'un présentoir, et quel repos cette absence de bordel autour du moteur, comme s'en asperge les roadsters sportifs. La robe sombre lui sied bien ; et avec une paire de jantes dorées, elle serait à croquer.
Miss Bonnie semble indifférente à mon voyeurisme. Patiente, elle n'augure pas de shoot d'adrénaline comme le ferait tant de streetfighters à la mode. Je me pose sur son dos, profitant de la mélopée des échappements. Au ralenti, le ballet des cylindres berce le tympan sur plusieurs gammes. Un régulier poum-poum-poum envahit l'air présent pendant qu'un chaloupé  fla-flap-fla se fraye un chemin par derrière. Pour un peu, il suffirait de fermer les yeux pour voir de vieux caboteurs rentrer un soir sur le port de Dartmouth.

          Ce feu rouge est long. Et on s'en fout. Sur la T120, la décontraction est telle que ses petits agacements du quotidien n'atteignent pas le conducteur. Serein, on en profite pour redonner de l'attention à certains détails. Le cerclage chromé des compteurs, le clinquant bouchon de réservoir fermant à clé (mais non monté sur charnière), les petits chiffres discrets et la foule d'infos dans les fenetres digitales, les rétros du siècle dernier... L'aiguille du compte-tours à la tremblote, hésitant à demeurer froidement calée sur les chiffres. Ceux-ci flanqueraient un infarctus à un pistard. Avec une zone rouge commençant à un régime de bagnole, soit 7000 tr/mn, le bicylindre anglais risque d'avoir le souffle court. Le vert est mis, allons voir si les promesses du constructeur se dévoileront. Et c'est maintenant que l'enchantement commence vraiment.
Fine, élégante, la Bonneville se faufile en ville avec aisance. D'une simplicité redoutable, elle se laisse emmener avec la facilité d'une jouvencelle. Elle sait mettre à l'aise dans chaque situation, gratifiant au passage d'une souplesse moteur bien utile dans les endroits encombrés ou ralentis. On laisse le régime tomber tranquillement vers 1500 trs et on repart sur le filet. Une pichenette à droite pour rejoindre la route périphérique et nous voici en approche de vitesses plus enjouées. Du coup, le seuil de souplesse est relevé, le 1200 appréciant moins de descendre sous les 2000 trs une fois ancré sur le 5eme ou 6eme rapport.

          Bonnie & moi sommes complices à présent ; 5 minutes après notre rencontre. La route grimpe vers Lans-en-Vercors et c'est le pied. Un petit bouton sur l'intérieur de la poignée gauche permet d'enclencher les poignées chauffantes, sur trois niveaux de chauffe. Le fond de l'air est frais et cette perfusion de chaleur s'avère très agréable. Détente sweet home. La conduite est parfaitement naturelle, l'assise confortable, la position du pilote digne d'une balade en vélo. Tilt !!! Tout est là : la balade. La Bonneville T120 ne l'a pas dit tout de suite mais c'est un véritable piège à promenades. A son guidon, pas besoin ni l'envie d'arsouiller, aucune prétention au touring, pas la moindre allusion au raid, à la parade ou au chrono. Les divers plaisirs que peuvent procurer les catégories de motos (sportives, customs, trail, roadster, etc) s'annihilent face à ce bonheur simple : rouler, juste rouler. Pas pour aller du point A au point B, faire un voyage ou s'injecter de grosses sensations. Non, se promener main dans le guidon, sans but, sans limite, avec l'esprit comme seule frontière.

          Les virages sont une formalité, les relances jamais prises au dépourvues. Le souffle du bicylindre est présent tout le temps, très tôt, avec la puissance latente d'un cœur bien rempli. Nul besoin de le provoquer, le couple et ses 10 mkg porte avec légèreté l'équipage. On musarde, on admire, et j'avais presque l'envie de dévier de la route pour nous perdre dans quelques chemins. Transformer la flânerie en randonnée entre les sapins et les noisettes ; la Triumph ne s'y prête pas mais l'envie n'est pas loin. Ah oui, il faut songer au Scrambler dans ces cas-là.
Pris dans le délicieux piège de la balade, j'ai laissé au placard mon naturel d'excité. Mais chassez le naturel et il revient au galop. Une ribambelle de voiture semble s'être décidée à monter cette route sur le ralenti en 5eme avec le frein à main. Aucune importance à cet instant. Sauf qu'une Porsche Boxster juste en queue de file n'entend pas rester calme. Une épingle est passée, l'horizon est libre. Ni d'une ni deux, la sportive allemande vient de tomber une douzaine de rapports et gicle du cortège. L'anglaise entre mes mains ne s'est pas fait prier : un coup de botte dans le sélecteur, l'aiguille du cadran RPM varappe entre 30 et 40, la main droite tourne vivement et la Bonneville bondit. La dimension tranquille change instantanément : saisi dans le gras du couple et son muscle généreux, le moteur propulse la moto avec vigueur. Quelle force ! C'est comme une grosse déferlante qui vous entraine vers l'avant, qui s'enroule autour de vous et vous envoie au-dessus de l'écume pour rattraper les vagues précédentes. Sauf que là, c'est une Porsche qu'elle veut rattraper. Le rythme est devenu nettement plus dynamique, mettant en avant une sportivité plus proche d'un match de polo que d'une virée en avion de chasse. La Bonnie ne se laisse pas distancer, contient la distance sans s'imposer sur le Boxster. Chaque virage se ponctue d'un "Sscriiitch" crié par les cale-pieds, chaque bout droit laisse la mécanique se prononcer. Sans esbroufe mais conviction, elle grimpe dans les tours sans jamais donner l'impression de s'essouffler. Et la traction semble s'étirer très loin dans les bielles, à tel point que la zone rouge n'est pas atteinte aussi vite qu'on l'ait cru au début. Pour ainsi dire, point n'est utile d'aller chercher des watts au-dessus des 6000 trs. On préfère user et abuser des régimes intermédiaires, où les relances sont sans fin et le punch virulent. Chaque passage de rapport laisse une délicate impression dans le pied. Le rapport est pris instantanément avec un clac rapide, ferme et précis. Un régal, qui donne envie qu'il y ait encore plus de vitesses.
Sans critique coté fondamentaux, la T120 se laisse conduire à n'importe quel tempo sans arrière pensée. L'ABS et le contrôle de traction veille au grain, vous libérant l'esprit. La matinée étant superbe, les béquilles électroniques n'ont jamais été mises à l'épreuve. Cependant, un jour de pluie, il sera bon d'avoir dans un coin de la tête l'assurance que les dérobades seront jugulées.

          La voiture vire de bord ; nous poursuivons sur notre route, avec une cadence plus sereine mais toujours enthousiaste. C'est alors que je reviens un instant sur le compteur de vitesse... et m'aperçois que je roule bien moins vite que je ne le croyais. La coquine anglaise s'est donc jouée de moi, distillant quelque ivresse sans basculer dans le vertige.
Et à vagabonder ainsi, on oublie vite que l'horloge tourne. Trop. Carapatons nous de ce morceau de sympathie pour revenir à la concession. La descente sollicitera bien plus les freins, qui ont peu servi jusqu'à présent. La commande est apparu consistante mais avec un feeling sans relief, ne communiquant pas assez la puissance de décélération. La Bonneville freine, fort au besoin, sans vraiment le faire sentir. Le frein arrière procure davantage de perception.
Le retour par la ville perd la poésie accueillie précédemment. Quelques dos d'ânes et autres aspérités font apprécier le confort de la selle et l'amorti général : légèrement ferme mais absolument pas sec sur les compressions, et totalement transparent lors de la virée en montagne. La Bonneville connait aussi les bonnes manières.

          Aucune fausse note sur cette Triumph Bonneville T120. La finition est saisissante, le moteur plein de vie, le plaisir de conduite à tout venant et le charme total. Il n'y a qu'en conduite musclée qu'on lui trouvera certains défauts et limites ; mais la choisit-on pour ça ? Il y a les Thruxtons ou les Street / Speed Triple si vous voulez mettre du gros gaz. Bien sûr, le tarif aussi a pris de l'embonpoint. Mais c'est justifié par l'ensemble des prestations. A son guidon, on voudrait tant que le temps s'arrête pour de vrai, que des pompistes viennent faire le plein à notre arrivée, qu'il y ait des odeurs de café et de brioches dans les rues au lieu des relents de gasoil. On enlève la clé du contacteur. Le twin s'endort, les aiguilles tombent. Dehors, tout s'est accéléré, d'un coup.

G. Rattin

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