Serait-ce un vent de folie qui souffle sur Milwaukee ? Dans ses bourrasques se mêlent et se glissent sans ménagement des idées qui bousculent les bureaux d'études du constructeur américain. Chez Harley-Davidson, on est très conservateur. Alors imaginez la tempête qu'on a voulu installer dans un custom un twin à refroidissement liquide, double ACT et 4 soupapes par cylindre. Ce moulin, c'est un bouleversement chez Harley. D'ailleurs, son nom n'est autre que Revolution. Le constructeur a confié sa mécanique de Superbike (si, si, c'est vrai !) à Porsche pour en faire un moteur de moto de série. Après l'opération des ingénieurs allemands, le twin n'a plus grand chose à voir ni avec le moteur de compèt', ni avec aucune mécanique H-D. Dans la V-rod, ce 1130 cm3 sort 115 ch, c'est a dire 50 ch de plus que le gros 1450 Twin Cam (qui équipe pratiquement toute la gamme, de la Fat Boy à l'Electra Glide, à l'exception des Sportster). Un bouilleur qui sied parfaitement à l'esthétique de ce dragster-custom.
Car c'est ainsi que se définit la V-rod. Une machine très typée au sang bouillonnant. Mais avant tout en engin
qui ne peut laisser insensible. Longue,
basse, taillée tout en muscle,
la machine s'impose, ne perd pas une
occasion de flatter l'oeil - les passants
ne tarissent pas de regards admiratifs.
Roues pleines, moteur énorme,
chromes étincelants et superbe
faux réservoir en alu, c'est
la classe. Même un non-amateur
ne peut qu'admirer.
Passons à l'essentiel. Double-bip
pour désactiver l'alarme (de
série), contact sous la selle,
coup de démarreur... gni gni
gni... BBrraalllaapppp ! Ouhla, c'est
viril ! On enjambe la bête, on
descend sur la selle et, on fait gaffe.
Assis au ras du sol avec 300 kgs et
un guidon 2 fois plus large que ma sportive,
surprise et appréhension se confondent
et intiment de redoubler de prudence.
Même l'assise est déroutante.
bras tendus, reins calés sur
une selle un poil ferme mais dans l'ensemble
confortable, pieds très en avant,
on a l'impression d'être dans
un rocking-chair, quand il est balancé
à fond en arrière. !
Première. Kloncg ! Les frémissantes
minutes qui suivent sont riches de rebondissements.
Lorsque le twin s'ébroue, on est rassuré par la mélodie toujours Harley mais, bien que ça vibre encore, les "good vibrations" se sont franchement calmées. Pas déplaisant, surtout
avec ce bruit qui accompagne à
merveille les coups de gamelle. Le moteur
vit et ne fait pas semblant. Souple,
il repart sans problèmes vers
2000 trs. Pourtant, l'envie existe de
descendre en dessous pour sentir l'effort
des pistons. Inconcevable sur une japonaise,
on prend presque plaisir à le
sentir cogner en bas, partageant ses
râles et son labeur. Bien que
l'injection soit bien présente
(ça s'entend), le ralenti parait
instable - ça n'en ajoute qu'au
charme de la mécanique. Premier
feu rouge, gag ! Le pied se pose naturellement
sur le tarmac mais les pots proéminents
me rappelle chaleureusement leur présence
en me brûlant le mollet droit.
Outch...
"Tu
me cherches ?" Soit, mais avant
d'en découdre, tâchons
de bien la connaître. Même
les commodos me surprennent. Un pour
chaque cligno, des interrupteurs maousses
comme t'en vois sur les machines-outils.
Du costaud. Surtout ce moteur au caractère
surprenant. Je me balade depuis un quart
d'heure en larvant, avec bonheur et
délectation (ça, j'ai
toujours pas compris comment), bercé
par le gros twin. Mais là, depuis
2 grandes lignes droites, ça se traîne
vraiment trop. Un coup de gaz généreux
et... bbbrrroolllllaaooAAAAAOOOPPPBBBAAAPPPPPP !!!!!! Bon dieu, qu'est ce qui se passe
?!? Dans les cylindres, ça se
passe comme dans Fast & Furious,
au moment où tu ouvres le NOS.
Le moteur prend son souffle, puis donne
l'impression que tout vient d'exploser
là-bas dedans. Embiellage, soupapes,
arbres à cames - tu t'attends
à voir tout ça te passer
au-dessus de la tronche. Avant que t'ait
fini de réfléchir, la
moto pousse comme un dragster. Rien
à voir avec la puissance d'une
sportive nipponne. Non, c'est comme
un énorme muscle qui produit
un effort de titan. Un Hulk qui te pousse
une locomotive. Quel pied ! La mécanique nous gratifie de souplesse, de couple, et surtout d'allonge. Il tracte avec punch dans les mi-régimes puis s'extasie passé le cap des 6 000 tr/mn.
Les rapports s'enchainent sans problème
et la boite.... c'est bizarre : on dirait
qu'on actionne directement les fourchettes
de sélection, mais des fourchettes
de 3 kgs. Ça passe, GAZ ! Les
bras s'allongent, les aiguilles s'affollent,
le coeur s'emballe. A 160, on est au
combat. Sans la jugulaire, le casque
serait parti depuis longtemps. On prend
tout dans la poire et le train avant
(auquel on s'accroche comme un forcené)
devient léger. 180. Ça
commence à guidonner. 200. On
tient le guidon avec l'énergie
du désespoir. Ça pousse
encore tandis que la roue a presque
quitté le sol. A 220, les bras
tétanisent, la tête s'arrache
et la moto est aussi stable qu'un scooter
des mers. Je rends la main.
Un
bon coup de frein pour remettre la tête
sur les cervicales et jauger de la puissance
des disques. Pas mal du tout pour l'arrière
et très bon pour l'avant. Une
petite virée dans la montagne
pour tenter d'apercevoir les écureuils
s'impose. Reprenant un rythme pépère,
je me rends compte à nouveau
de l'aspect bienheureux de rouler sans
enrouler. Tiens, y a des arbres et de
l'herbe sur le bord des routes - jamais
fait gaffe. Rond-point, re-gag ! En
sortant du giratoire, je penche et ce
qui devait arriver arriva : ça
frotte... mais en l'occurence, c'est
mon talon qui vient de toucher. Ça
promet.
Lacets et frissons se succèdent
avec la bénédiction de
mon sourire. La V-rod n'a pas la vivacité
d'une R6 (on s'en doute) mais elle se balance
sans difficulté. Elle semble
suivre les mouvements du corps. L'empattement
camionesque et la garde au sol franchement
juste limite les ardeurs. Ça
frotte dans tous les virages et il vaut
mieux ne pas être trop optimiste
en rentrant dans les épingles.
Heureusement, point n'est besoin d'arsouiller
pour s'extasier. Le gros muscle du moulin
en sortie de courbe suffit amplement.
La route pour descendre est parfois
cahotique. Les suspensions certes assez
souples et confortables se révèlent
un peu sèches sur les petites
bosses.
Arrivé à la concession.
5 min pour parvenir à manoeuvrer
cette p... de béquille, j'ai
plus de reins, plus de bras, et mes
jambes sont blindées de souvenirs
: les pots à droite, le filtre
à air à gauche. Aucun
regret. J'ose le dire : j'ai pris du
plaisir à conduire cette Harley.
Maintenant, je vais prendre une séance
de kiné.
M.B - photos constructeur |