Pointer était la marque de la société Shin Meiwa. Les premiers pas dans le deux-roues motorisés eurent lieu juste après la deuxième guerre mondiale. En 1946, l'entreprise lance le développement de moteurs auxiliaires pour vélos. Dès 1947, c'est le lancement de l'Ace-Pointer, un petit moteur de 56 cm³ monté sur un cadre de bicyclette. C’est le début de la lignée "Pointer".
Le concept : Ce moteur de 56 cm³ était monté la tête en bas (cylindre vers le bas) sur un cadre de bicyclette. Pourquoi ? Les ingénieurs de Kawanishi voulaient abaisser le centre de gravité au maximum pour améliorer la maniabilité, une réflexion typique de l'aéronautique pour la stabilité en vol. Résultat : Bien que brillant sur le papier, le concept fut abandonné dès 1948 au profit de moteurs plus conventionnels (soupapes latérales de 150 cm³), car l'entretien et la lubrification par gravité posaient des problèmes chroniques aux utilisateurs civils.
L'âge d'or du "Pointer" (1950-1959)
Contrairement à Honda qui visait le marché de masse avec des produits simples, Shin Meiwa a appliqué des standards aéronautiques à ses motos. Les Pointers étaient réputées pour leur solidité exceptionnelle et leur innovation technique.
Modèles emblématiques
Pointer Senior (150cc/250cc) : Dans les années 50, Shin Meiwa lance des monocylindres 4-temps robustes (soupapes en tête) qui deviennent les préférés des livreurs et de la police japonaise.
Pointer PA-T (1957) : Un tournant technologique. C'est une 250 cm³ bicylindre 2-temps, largement inspirée de l'Adler allemande (comme la première Yamaha YD1 ou la Suzuki Colleda). Elle développait environ 15 ch et pouvait atteindre 110 km/h.
La série "Giant" : Sous ce nom, Shin Meiwa a produit des triporteurs et des motos de transport lourd, utilisant leur savoir-faire en ingénierie de structure pour supporter des charges massives sur les routes défoncées du Japon d'après-guerre.
Les ingénieurs utilisaient des réservoirs d'essence intégrés au cadre et des suspensions à bras oscillants (type Earles) bien avant que cela ne devienne un standard, une influence directe de la conception des trains d'atterrissage d'avions.

La tentative américaine : Pointer aux USA (1960-1963)
Au début des années 60, Shin Meiwa tente l'aventure américaine pour concurrencer l'explosion de la Honda Super Cub. Les motos sont importées principalement par des distributeurs basés à Cleveland et sur la côte Ouest.
La gamme "Lassie" et "Comet"
Pointer Super Lassie (90cc) : Un cyclomoteur au design futuriste, avec un cadre en tôle emboutie et un moteur 2-temps de 7 ch. Il pouvait atteindre une vitesse de pointe de 95 km/h, impressionnante pour sa catégorie.
Pointer Comet (155cc) : Le haut de gamme de l'exportation, une machine élégante destinée aux loisirs.
Malgré des critiques positives sur la qualité de fabrication (considérée comme supérieure à celle de certaines Honda de l'époque), Shin Meiwa souffre d'un réseau de distribution trop faible et d'un marketing moins agressif que celui de Honda.
Des hauts et des bas marquants
Le "Bikelet PSK" (1960) : Le péché d'orgueil du design
En 1960, Shin Meiwa a tenté de créer un segment hybride avec le Bikelet PSK 125. C’est l’un des chapitres les plus sombres et fascinants de la marque. Ce mélange audacieux entre un scooter et une moto, arborant une carrosserie orange et blanche futuriste, souffrait d'un défaut chronique qui a plombé sa carrière. Pour privilégier l'esthétique "aéro", le moteur (emprunté au modèle Senior) a été placé trop loin vers l'arrière. Avec un passager, le centre de gravité basculait dangereusement.
Après une série d'accidents par retournement (wheeling involontaire), l'entreprise a pris une décision sans précédent dans l'industrie japonaise de l'époque : le rappel total et la destruction de la quasi-totalité de la production seulement 5 mois après le lancement.
Des cadres "monocoques" bien avant l'heure
L'influence des hydravions de Kawanishi se retrouvait dans la structure même des motos Pointer. Contrairement aux cadres tubulaires classiques, Shin Meiwa utilisait massivement la tôle d'acier emboutie pour créer des cadres-poutres rigides. Sur le modèle Super Lassie 90, le réservoir d'essence n'était pas posé sur le cadre, il était le cadre (partie intégrante de la structure monocoque). Cette technique, coûteuse et complexe à souder, offrait une rigidité de torsion bien supérieure à celle des motos de l'époque, mais rendait la moto impossible à réparer après un choc important.
Suspension "Earles" : Pour la série Pointer Senior, ils ont adopté la fourche à balancier type Earles (comme sur les BMW haut de gamme), offrant un confort de roulage haut de gamme pour l'époque.
Un retrait stratégique
En 1962, la direction de Shin Meiwa prend une décision radicale : arrêter la production de motocyclettes. Plusieurs facteurs expliquent ce retrait :
Le retour de l'aviation : L'interdiction de construire des avions ayant été levée, la société (redevenue un pilier de la défense japonaise) souhaite se concentrer sur les hydravions de sauvetage (le futur US-1).
La rentabilité : Le marché du deux-roues au Japon était devenu une "guerre sanglante" de prix. Shin Meiwa, avec ses méthodes de production "aéro" coûteuses, ne pouvait pas rivaliser avec les économies d'échelle de Honda ou Yamaha.
Une gestion d'ingénieurs, pas de vendeurs : Contrairement à Soichiro Honda, qui était un génie du marketing, la direction de Shin Meiwa était composée d'ingénieurs aéronautiques austères. Ils ne savaient pas gérer un réseau de concessionnaires ni recouvrer les dettes.
Diversification industrielle : La marque se tourne vers les camions spéciaux (bennes basculantes) et les systèmes de parking automatiques, des secteurs où elle devient leader mondial.
Que reste-t-il de Pointer ?
Aujourd'hui, ShinMaywa Industries est un géant industriel pesant plusieurs milliards de dollars. Si la branche moto a disparu, son influence subsiste :
Les pompes "Pointer" : En 1954, Shin Meiwa a utilisé un moteur de moto Pointer pour créer sa première pompe à eau centrifuge. Ce produit a eu un tel succès que, lors de l'arrêt des motos en 1962, la marque a décidé de conserver le nom "Pointer" pour sa division hydraulique. Les pompes submersibles ShinMaywa actuelles sont les descendantes directes de cette transition.
L'hydravion US-2 : Considéré comme le meilleur hydravion au monde actuel, il est le descendant direct de l'ingénierie qui a conçu les cadres des motos Pointer.
Pour illustration : les 1ers prototypes de deux-roues motorisés Pointer
Crédits photo : ShinMaywa Industries