Avec ce nom noblement anglais, pâteux à prononcer comme une vieille marque de voitures, Brough Superior symbolise depuis toujours la moto de luxe. Se rendre en son sein pour la découvrir tient presque lieu du pèlerinage, avec la retenue propre à la discrétion d'un petit constructeur. Mais bien que la marque sonne comme la propriété d'un lord, ce n'est pas dans la banlieue de Coventry, de Londres ou de Nottingham que nous avons rendez-vous pour présenter nos hommages. Direction le nord de Toulouse, dans la petite ville de Saint-Jean, où la petite usine ouvre ses portes à votre serviteur.
Le Brough Superior des temps modernes est un bâtiment élégant, épuré, presque futuriste, tel un paquebot sans proue ni poupe mais au sillage éthéré. La première étape de cette visite consiste à se gourer d'entrée (Docteur Lagaff, c'est moi) puis d'être rapidement pris en main vers le bon endroit par un homme naviguant dans l'atelier.

Baskets, pantalon jean, polo classique... La tenue est passe-partout, le regard vif, le visage interpellant ... Serait-ce ??? Les présentations libèrent les doutes et l'éblouissement : Thierry Henriette, le patron, le créateur, est en face de moi. Il sera mon guide ce matin pour me présenter son entreprise, son actualité et les motos parmi les plus prestigieuses qu'on puisse trouver sur le marché. Autant dire Bill Gates me faisant découvrir les couloirs et les coulisses de Microsoft.
Quand la lumière est éblouie
Commençons par un café, à l'étage, dont une bonne partie est consacrée au bureau d'études, au design et à l'administratif. Et là, c'est une claque, un enchantement, un rêve dans l'open space. Les bureaux sont placés autour d'un showroom où se love quasiment toute la gamme de Brough (prononcez brahwf) Superior. De la SS 100 à la Dagger, en passant par la Pendine Sand Racer, l'Anniversary Golden Dream ou la sportive Salt Racer Karslake, les motos anglo-françaises de haut pedigree sont le décor de travail. Du rêve à portée de main, dans une ambiance feutrée, extrêmement calme, où le respect du lieu engage à se faire discret, admiratif et humble.
Sur les murs, une série de photos alternent entre des Brough du début du XXème siècle, celles d'aujourd'hui dans des ambiances artistiques, et quelques croquis dont nous ne partagerons que le mystère. Car des projets sont en cours, préparant l'avenir et les évolutions, à un rythme soutenu et même prolifique pour un constructeur de cette taille. Ils ne sont qu'une grosse vingtaine dans l'équipe, à œuvrer pour la naissance de l'excellence.

Toujours à l'étage, une autre section est exclusivement réservée à Aston Martin. La collaboration avec ce célèbre nom automobile a apporté plus de visibilité à Brough, et représente une part importante de son activité. Aujourd'hui, environ 1/3 de la production concerne Aston , soit les AMB001 et AMB001 Pro. Des motos exclusivement dédiées à la piste (ou pour une galerie d'art).
Dans cette section alterne l'espace de fabrication, la zone d'assemblage du moteur et quelques modèles en cours de finalisation. Pas de précipitation, juste de la précision pour chaque étape de la création de ces bolides de 180 et 225 chevaux.
Chez Brough, on ne prend pas son temps ; on l'introduit dans chaque moto. Elles sont toutes fabriquées à la main, avec un grand nombre de composants ouvragés sur place ; avec des machines CNC ou des imprimantes 3D. Par exemple, le bas moteur est en deux parties - chacune provient d'un bloc d'alu de 80 kilos qui aura nécessité 30 heures d'usinage pour aboutir à sa forme définitive. En moyenne, une moto demande 150 heures de travail, des matériaux de haute facture (alu de qualité aéronautique, carbone, titane). Une bonne centaine de modèles sortent de l'usine chaque année, dont une grande partie pour l'étranger. Une activité soutenue, avec un horizon au beau fixe.
Certaines marques cultivent l'expression du premium en dopant de pièces spéciales certains modèles de série, justifiant des prix délirants par des séries limitées à tout va. Brough n'est pas de cette veine, présentant le haut de gamme par un travail précis et précieux sur chaque pièce, sur chaque moto, où chaque composant se veut d'un niveau qualitatif indiscutable.

La France dans chaque veine d'une Brough
Thierry Henriette fait intervenir un maximum de savoir-faire français dans ses machines. 90% des éléments de la moto sont nationaux, avec beaucoup d'éléments nés dans l'usine ou sous-traités dans un périmètre très proche. La french-touch s'infuse aussi avec des pneus Michelin, des freins Beringer, des pièces de carrosserie du groupe UFO (proche du circuit Paul Ricard), etc.
L'électronique en revanche est italienne, comme les pistons. Quelques pièces viennent aussi d'Asie mais vous aurez beau scrutez chaque modèle sous toutes les coutures, vous ne verrez que du beau, avec un niveau de finition impeccable.
Tout s'explique en visitant les postes de fabrication au rez-de-chaussée. La plupart font penser à des blocs opératoires (en moins austère et flippant), permettant à chaque ouvrier de construire dans un environnement serein, propre, où l'exigence se révèle une symbiose entre l'homme, l'outil et la genèse. C'est aussi ça le haut de gamme : prendre le temps nécessaire pour concevoir l'irréprochable. Il n'est pas donné à tout le monde d'appliquer des feuillets d'or ou d'argent si fins qu'un souffle les déchirait, puis d'appliquer le vernis sans compromettre la délicate pose. La maroquinerie a tout autant sa place, pour réaliser des selles et certains éléments.
Les tests sont de rigueur, aussi bien à la conception qu'à la réalisation. Pour ce faire, l'usine dispose de plusieurs bancs : rodage, puissance, fatigue.
Sur les étagères, les présentoirs, les zones de stockage..... Finalement partout, ce ne sont que des belles pièces en attente. Mais Brough ne se satisfait pas d'oeuvrer ; l'harmonie technique compte tout autant : chaque moto est calibrée pour développer exactement la même puissance que ses congénères. Si elle ne satisfait pas précisément aux spécificités requises, on re-calibre, on peaufine et on recommence jusqu'à un résultat impeccable.

Des alliances et des icones
C'est avec un aspect d'orfèvrerie encore plus poussé que paraît la RMB01. Dans une autre partie de l'atelier, la moto conçue avec Richard Mille pose fièrement, recevant divers coloris. Sublime, vouée au fantasme, elle semble issue d'un rêve d'horloger. Tout est fin, ajouré, désirable, hypnotique. A vous donner envie de quitter sa maison pour vivre le frisson avec elle. D'ailleurs, elle en vaut le prix, terrain compris. Les Richard Mille représentent environ 1/10ème de la production de l'entreprise.
Avant de se consacrer à Brough, l'entreprise a développé un grand nombre de créations sous le label Boxer Bikes. Ce passé riche n'a pas été oublié : une sélection de machines est exposée dans les locaux, permettant de plonger dans l'expression créative d'une époque. Que de souvenirs et de singularités avec la Lamborghini Design 90, la SSR 1000, la Voxan VB1, la 750 Sensor, la Spartacus, la Gladiateur 999.... La créativité d'un temps, vivant silencieusement dans un micro-musée à passion ouverte.

Un pas à franchir et l'on peut se délecter d'une antique SS 100 Alpine Grand Sport des années 20, dans un état concours. Un zeste à droite et un espace détente permet de saisir quelques livres pour revivre l'histoire de George et de Brough Superior dans le craquant d'un canapé.
Un temple consacré
Ce n'était pas que la découverte de Brough Superior. Cette petite usine, ou ce grand atelier de la marque est bien plus que cela. Un espace hors des considérations classiques, où l'art entraîne la passion vers une autre dimension de la moto. Si nous étions au XVème siècle, cette visite aurait tout simplement été celle de l'atelier de Léonard de Vinci
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